Vision académique

Le virage académique en 7 questions-réponses

Centre universitaire renommé, le CHUV ne bénéficie de compétences académiques locales que depuis 2011 dans le domaine des sciences infirmières. D'autres professions soignantes appréhendent avec beaucoup d'enthousiasme l'ouverture récente des filières masters locales. On peut donc parler de virage académique, à juste titre.

Mais quel est le sens de ces développements dans la perspective de l'hôpital? Le point avec la Directrice des soins du CHUV, Isabelle Lehn.

Interview réalisée en mars 2017.

Les infirmier-e-s, les physiothérapeutes, les ergothérapeutes et les sages-femmes n'étaient pas formés à l'université au siècle passé. Pourquoi a-t-on besoin de cela aujourd'hui?

Avant tout parce que les besoins ont évolué. Le vieillissement de la population va progressivement confronter notre système de santé à ses limites. Il faudra pouvoir réinventer notre organisation, nos modèles, et évaluer la pertinence des choix qui auront été faits. Cela nécessite des compétences spécifiques. L'évolution des savoirs change aussi la donne: bon nombre de maladies qui entraînaient une mort rapide autrefois sont aujourd'hui des maladies chroniques avec les lesquelles on peut vivre pendant plusieurs décennies à condition d'être bien accompagné pour y faire face! Cette attention portée à la qualité de vie et à l'autonomie des personnes malades, c'est justement le cœur du métier de l'infirmière.

Enfin, j'aimerais encore mentionner l'évolution des attentes, qui fait qu'on ne peut plus soigner aujourd'hui comme il y a vingt ans. Les bénéficiaires de soins exigent d'être mieux informés et davantage associés aux décisions, le cadre légal -LAMal - exige des prestations de soins dont l'efficacité est scientifiquement démontrée.

Avez-vous une expérience personnelle en la matière?

Oui! Après quinze années d'expérience dans la pratique clinique et onze autres dans le management, je suis partie deux ans au Québec pour réaliser un master à la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal. Cette expérience m'a permis d'accéder à des savoirs infiniment utiles et d'ouvrir largement l'éventail des solutions que je suis en mesure de proposer pour relever les défis de notre système de santé.

La formation universitaire met en mouvement celles et ceux qui en bénéficient: tout au long de leur vie professionnelle, ils auront envie d'actualiser leurs connaissances, de s'enquérir de l'expérience acquise par d'autres avant de proposer des innovations, de collaborer avec des interlocuteurs qui peuvent leur permettre de progresser.

Quels sont les enjeux et les principaux défis pour mener à bien cette évolution?

La santé fonctionne en système: lorsque quelque chose bouge, l'ensemble bouge. Amener les modes de raisonnement scientifiques dans la pratique quotidienne des professionnels, déplacer les frontières des métiers, inviter les soignants à se réorganiser autour du patient, ce n'est pas anodin. La dimension culturelle de tels bouleversements est importante et il faut du temps ainsi qu'un important travail d'explication pour développer la confiance et faire évoluer les représentations.

Moi je suis à 100% convaincue que tout le monde à plus à gagner qu'à perdre, et je dois pouvoir expliquer le pourquoi et le comment. La population, elle, accepte cela et nous soutient. Par contre, il est essentiel d'impliquer toujours davantage les bénéficiaires de soins et leurs proches dans les prises de décision à tous les niveaux de l'organisation, depuis la chambre d'hôpital jusqu'à sa direction.

Enfin, les questions de financement constituent naturellement un autre défi important: former les professionnels et conduire des recherches coûte de l'argent, néanmoins cela permet d'être plus efficient, de gagner en efficacité et en sécurité des soins.

Ces dernières années, il est beaucoup question des infirmières et infirmiers au bénéfice d'un master. Quelle est leur place au CHUV?

Nous comptons sur eux pour exercer le rôle d'acteurs du transfert de connaissances. Ce qu'ils ont acquis durant leur formation doit leur permettre de remettre en question les pratiques actuelles pour déterminer si ce sont les meilleures en regard des connaissances scientifiques, du contexte et de la patientèle. Et lorsque ce n'est pas le cas, alors ils sont outillés pour mobiliser les équipes soignantes en faveur d'un changement dont le but est de dispenser aux patients des soins de meilleure qualité. C'est la raison pour laquelle ils agissent là où les choses se passent, auprès des patients. D'autres exercent dans le cadre d'une consultation spécialisée, dans l'enseignement ou dans le management.

Nous avons défini cinq profil types pour leur permettre d'exprimer leur plein potentiel. A terme, ils seront une soixantaine dans toute l'institution. Par ailleurs, il faut savoir que nous travaillons main dans la main avec des collègues d'universités suisses, canadiennes, belges et américaines pour élaborer le cadre qui permettra d'évaluer dans quelle mesure l'intégration des infirmier-e-s de pratique avancée atteint ses objectifs.

Et les PhD, ont-ils un rôle à jouer au sein de l'hôpital?

Les titulaires d'un doctorat sont les seuls professionnels en mesure de produire des savoirs au moyen de la recherche scientifique. Ils ont aussi la responsabilité de les partager, d'enseigner. Tout cela est à la fois précieux et nécessaire mais n'a de sens que dans la mesure où leur action résout des problématiques effectivement constatées sur le terrain et répond aux vrais besoins de la population. C'est la raison pour laquelle nous privilégions une recherche appliquée, qui bénéficie aux patients, à leurs proches, à la communauté et aux soignants eux-mêmes.

Nous résumons souvent cela par un slogan: les savoirs au service du patient. Dans cette perspective, il est primordial de connecter les réalités cliniques, la recherche et l'enseignement. Concrètement, cela peut par exemple prendre la forme de postes conjoints, à cheval entre l'hôpital et l'université, ou de partenariats scientifiques. Nous entretenons donc des liens étroits avec cette dernière, comme avec les hautes écoles d'ailleurs, afin de construire ensemble les modes de collaboration les plus pertinents.

D'autres développements sont-ils prévus en matière de formation académique?

Nous devons être à la fois capables de voir loin et de bien nous assurer de la solidité des étapes déjà réalisées. Les partenaires de Suisse romande se sont unis pour mettre sur pied une filière master en santé avec les orientations suivantes: ergothérapie, nutrition et diététique, physiothérapie, sage-femme, technique en radiologie médicale. Simultanément, les travaux ont débuté pour voir apparaître bientôt ici un profil déjà bien implanté en Amérique du Nord, celui d'infirmier-e praticien-ne avec un niveau master +. Ce dernier a l'avantage de combler une lacune de notre système de santé en y intégrant des infirmier-e-s avec une large autonomie pour répondre aux besoins les plus courants des patients.

Dans un contexte marqué par la place toujours plus prépondérante des maladies chroniques et la pénurie de médecins, ce renfort sera bienvenu et très apprécié par la population. Une étude de faisabilité est d'ailleurs en cours à Lausanne.

Dans 10 ans, lorsque la population regardera son système de santé, que verra-t-elle de différent par rapport à aujourd'hui?

D'abord, les soins ambulatoires et ceux dispensés à domicile auront énormément augmenté leur capacité à répondre aux besoins de la population. Le Canton de Vaud a l'intelligence de prendre cette direction suffisamment tôt en regard de l'évolution démographique. L'hôpital, ou plutôt l'hospitalisation, ne sera donc pas au centre du dispositif. Être hospitalisé n'est pas toujours la meilleure solution, coûte cher, et expose à des complications que nous ne savons pas encore suffisamment éviter.

En outre, la prévention des maladies liées au mode de vie, avec ou sans pré-disposition génétique, aura été renforcée. Conscients des enjeux liés à la santé, les professionnels auront pleinement intégré cette volonté de toujours rechercher les meilleurs pratiques possibles, la meilleure organisation possible. Ce qui sera probablement visible pour la population, c'est la manière dont les soins seront coordonnés entre eux, ainsi que l'apparition d'interlocuteurs nouveaux dans certaines situations.

Enfin, mon vœu le plus cher est de conserver intacte la qualité de la relation entre soignés et soignants. La science, la technologie, les médicaments, tout ça doit être au service de l'Humain et ne jamais occulter que, de part et d'autre, on aura toujours besoin de se sentir écouté, compris et respecté dans toutes les situations où la vie nous mène.

 Dernière mise à jour le 16/02/2018 à 18:58