La prise de risque chez l’adolescent-e : un fait neurobiologique

Publié par Scuderi Eva le 25.05.2022
Une nouvelle recherche de l'équipe du Dr Benjamin Boutrel du Centre de neurosciences psychiatriques du Département de psychiatrie publiée dans la revue scientifique PNAS.

L’adolescence revêt un caractère énigmatique du fait de la double évolution qui la caractérise : un corps en mutation et une personnalité en construction. Cette période est caractérisée par une fracture développementale, une crise identitaire, une période de transition vers la responsabilisation sociale. Un danger parmi d’autre pour l’adolescent-e en développement est qu’il-elle se voit comme un adulte alors qu’il-elle ne maîtrise pleinement la gestion de ses émotions. Et la science en ce domaine ne fait rien d’autre que de confirmer les observations empiriques et la sagesse populaire : il ne faut surtout pas sous-estimer la lenteur du développement psychologique au cours de l’adolescence, car même si le corps est prêt, le cerveau, lui, ne l’est pas forcément. La délimitation temporelle de cette période du développement est imprécise et rend l’interprétation du comportement adolescent par les adultes particulièrement délicate, surtout lorsque le langage du corps est en décalage avec celui de la pensée.

Une tendance naturelle vers la recherche de sensations, de risques et d’émotions fortes

La prise de risque et la recherche de sensations fortes sont caractéristiques du comportement adolescent. Ce dernier présente indéniablement des bénéfices adaptatifs pour le développement de l’indépendance ainsi que l’affirmation du caractère. Pour autant, ces agissements exposent les adolescent-es à des situations potentiellement préjudiciables, pour ne pas dire dangereuses quand elles ne sont pas mortelles. Il y a beaucoup de déterminants pour expliquer ce besoin de sensation, que ce soit lié à la personnalité, au tempérament, à la pression de l’entourage ou encore à la présence d’événements stressants. Mais on peut également penser que ces comportements sont liés à de profondes modifications neurobiologiques touchant les systèmes neuronaux régulant tant la motivation que les émotions, en particulier via l’intégration de perceptions sensorielles et viscérales.

De nombreuses évidences cliniques suggèrent que les adolescent-es s'engagent dans des activités dangereuses bien qu'ils comprennent les risques encourus, ce qui remet en question la théorie d'un contrôle réduit du cortex préfrontal immature favorisant les comportements désinhibés des adolescent-es. Dans cette étude publiée dans le journal PNAS, l’équipe animée par le Dr Benjamin Boutrel, responsable de recherche au Centre de neurosciences psychiatriques CHUV-UNIL, rapporte que le comportement de rats adolescents se distingue de celui de rats adultes par son déficit d'intégration du danger en situation de prise de décision. En s’affranchissant des conséquences négatives de leurs choix, les rats adolescents manifestent un degré élevé d’inflexibilité. De façon inattendue, l’équipe a identifié une excitabilité réduite des neurones pyramidaux de la couche 5 dans le cortex insulaire antérieur des rats adolescents, mais aucune différence dans les neurones pyramidaux de la couche 5 du cortex préfrontal. En outre, ils ont démontré que l’activation artificielle des neurones du cortex insulaire antérieur réduisait la recherche persistante de récompense bien que cette récompense soit suivie d’une punition. Ceci suggère que le retard de maturation de l'insula pourrait favoriser des comportements inflexibles liés à la recherche de récompense chez les rats adolescents.

Ces observations ne dévoilent que partiellement comment le retard de maturation de l'insula peut entraîner chez les adolescent-es une intégration sous-optimale des informations sensorielles et cognitives utiles à la prise de décision. Ce retard favorise vraisemblablement l’émergence de comportements inflexibles, en particulier ceux liés à la recherche de satisfaction quels que soient les risques encourus. Comprendre comment le cerveau, au cours du développement adolescent, apprend à traduire les perceptions sensorielles afin de mieux appréhender le monde environnant et anticiper les meilleures décisions possibles est de la plus haute importance, en particulier pour prévenir l'émergence de troubles psychiatriques.

Pour en savoir plus:
Reversing anterior insular cortex neuronal hypoexcitability attenuates compulsive behavior in adolescent rats

 Dernière mise à jour le 28/06/2022 à 12:10