Claude Pichonnaz, premier physiothérapeute PhD du CHUV

Publié par Jayet Nicolas le 27.01.2020
Physiothérapeute clinicien spécialisé au Département de l’appareil locomoteur et Professeur associé à HESAV, Claude Pichonnaz est le 1er physiothérapeute du CHUV titulaire d’un doctorat (PhD) dans sa discipline. Entretien.

En 2012, vous décidez de vous lancer dans un doctorat en sciences de la santé à la Queen Margaret University en Ecosse. Qu’est-ce qui a motivé cela ?

Je suis physiothérapeute depuis 1990 et j’enseigne depuis 25 ans. De ce fait, j’appartiens à une génération charnière en regard du virage académique pris par notre profession. J’ai donc préféré devenir pionnier et faire évoluer mes savoirs dans ce sens plutôt que de laisser le train passer. Comme clinicien et enseignant, ça avait du sens pour moi de contribuer à développer la scientificité des interventions physiothérapeutiques, d’abord avec un master puis avec le doctorat.

 

Vous avez réalisé le master et le doctorat à Edimbourg. Pourquoi ?

Il y avait là-bas une offre de formation que l’on ne trouvait pas encore ici à ce moment là. Les pays anglo-saxons ont une avance sur nous parce qu’ils ont commencé depuis longtemps déjà de réfléchir aux profils professionnels les plus pertinents pour répondre aux besoins de santé de la population lorsque, notamment, l’accès au médecin devient plus difficile. Et lorsque les physiothérapeutes ou autres professionnels de santé assument davantage de responsabilités, il est nécessaire qu’ils acquièrent les compétences correspondantes. Et puis c’était aussi un choix pragmatique car la Queen Margaret University offrait une formule souple, qui m’a permis de poursuivre de front mes activités de clinique, d’enseignement et de recherche. J’ai ainsi eu la possibilité d’être supervisé en Ecosse tout en réalisant la partie clinique de la thèse ici à Lausanne.

 

Quelles différences y a-t-il entre ici et là-bas ? De quoi pourrait-on s’inspirer ?

Dans la mesure où l’académisation des professions de santé s’y est faite plus tôt qu’en Suisse, elles y sont pleinement intégrées dans le paysage universitaire. Mais ces dernières années, la Suisse romande a fait un bond extraordinaire dans ce domaine, notamment avec la création du master en sciences de la santé HES-SO-UNIL qui comporte une orientation physiothérapie. Il nous faut maintenant travailler à la création d’une voie doctorale. L’autre point frappant, c’est la manière dont les compétences des physiothérapeutes sont utilisées. Ici nous sommes encore très centrés sur le traitement, alors qu’en Ecosse et dans les pays où l’enseignement de la physiothérapie est universitaire les physiothérapeutes sont bien plus impliqués dans une dimension de santé publique et la pratique avancée est plus largement développée.

 

Vous allez conserver une pratique clinique au CHUV. Comment est-elle influencée par votre parcours ?

J’aime la posture du passeur. Être en clinique permet de partager avec mes collègues, de les aider à interpréter les données de la littérature et de transférer des savoirs dans nos pratiques quotidiennes. En retour, leurs réflexions viennent enrichir ma vision de la recherche. Cela contribue, je l’espère, à faire de moi un enseignant-chercheur en phase avec les réalités professionnelles. Ainsi je suis plus à même de donner du sens aux savoirs auxquels je me réfère dans mon enseignement.

[Acquérir des savoirs et mobiliser une approche scientifique, c’est se donner les moyens de critiquer et repenser nos interventions, et ainsi garantir aux patients que nos actes sont à la fois les plus efficaces et les plus en phase avec leurs besoins.]

 

Et votre enseignement, comment évolue-t-il ?

J’ai grandi au fur et à mesure que les exigences pour enseigner s’élevaient. Lorsque j’enseignais il y a 25 ans, il s’agissait essentiellement de développer la capacité à reproduire consciencieusement les pratiques en vigueur, de transmettre notre « héritage ». Aujourd’hui nous challengeons nos pratiques pour nous assurer qu’elles sont efficaces, nous les révisons à la lumière des concepts et savoirs développés par la communauté scientifique. Bref, nous visons à faire évoluer les pratiques et à innover.

 

En matière de recherche, avez-vous des projets ?

Oui. Actuellement je travaille sur une étude qualitative auprès des patients de la SUVA à Sion avec des anthropologues de HESAV. Le but est de parvenir à mieux comprendre pourquoi certains patients redeviennent actifs après un accident alors que d’autres y arrivent difficilement. La compréhension du point de vue des patients est l’un des pans de la recherche qui m’intéresse, comme lorsque nous avions investigué les attentes des patients lombalgiques à l’égard des physiothérapeutes par exemple. Un autre domaine passionnant est celui de la « validation de traitement ». Autrement dit, il s’agit de vérifier scientifiquement si une intervention de physiothérapie est efficace. Lors de mes premières recherches, nous avions questionné l’efficacité du drainage lymphatique pour résorber l’œdème après la pose de prothèse de genou par exemple. Et parfois, des outils doivent être développés pour parvenir à mesurer cette efficacité, comme je l’ai fait dans le cadre de ma thèse. Là j’ai collaboré avec le Laboratoire de mesure et analyse du mouvement de l’EPFL pour créer une nouvelle méthode d’évaluation de la capacité du patient à utiliser l’épaule dans ses activités. L’objectif a été de développer une méthode qui soit fiable, tout en restant simple et accessible pour les cliniciens.

 

Comme en témoigne votre doctorat ou l’évolution de la filière proposée par la HES-SO et ses partenaires, la physiothérapie est désormais bien engagée dans le virage académique dans notre région. Quel devrait être l’impact pour les patients selon vous ?

Acquérir des savoirs et mobiliser une approche scientifique, c’est se donner les moyens de critiquer et repenser nos interventions, et ainsi garantir aux patients que nos actes sont à la fois les plus efficaces et les plus en phase avec leurs besoins. Simultanément, grâce à une bien meilleure compréhension de notre environnement et du système dans lequel nous intervenons, l’académisation doit permettre au physiothérapeute d’apporter une contribution dans une dimension de santé publique, à l’échelle de la population.

 

[PRESENTATION PUBLIQUE DE THÈSE DE DOCTORAT – Vendredi 7 février 2020 à 16h30, HESAV]

 Dernière mise à jour le 13/02/2020 à 12:10