Publié par Grand Clementine

Grâce aux thérapies antirétrovirales modernes, la réplication du VIH peut aujourd'hui être supprimée efficacement du sang. Cependant, malgré ce grand succès médical, les personnes vivant avec le VIH restent exposées à un risque d'atteinte du système nerveux central, notamment des troubles cognitifs. Les mécanismes à l'origine de ces troubles persistants sont encore mal compris, ce qui complique leur prévention et traitement.
Explorer le système immunitaire du cerveau
L’étude menée par le Dr Paraskevas Filippidis, chef de clinique au Service des maladies infectieuses, dans le cadre de son séjour postdoctoral à l’Université de Yale aux Etats-Unis, a exploré le rôle des "cellules B", qui sont des composants centraux du système immunitaire adaptatif produisant des anticorps et luttant contre les infections, y compris virales. Ce projet a cherché à comprendre comment l'infection au VIH perturbe ces cellules spécifiquement dans l'environnement protégé du système nerveux central. Pour ce faire, les chercheurs ont utilisé des technologies de pointe dites "multiomiques" à l'échelle de la cellule unique (transcriptomique, épigénétique, profilage des récepteurs immunitaires adaptatifs, protéomique) afin d'analyser les cellules B dans le liquide céphalo-rachidien, le plexus choroïde ("filtre" du cerveau) et le sang de personnes vivant avec le VIH sous traitement efficace à long terme (et de personnes sans le VIH en guise de comparaison).
Une immunité affaiblie mais paradoxalement sur-stimulée
Les résultats ont mis en évidence un dérèglement profond et inattendu. Dans le liquide céphalo-rachidien et le plexus choroïde des personnes dont le virus est pourtant supprimé depuis plus de 15 ans, les cellules B "mémoire" montrent une altération de leurs voies de défense antivirale et de leur réactivité aux agents pathogènes. En d'autres termes, elles peinent à communiquer et à organiser la défense locale. Cependant, de manière paradoxale, ces mêmes cellules B présentent de fortes mutations au niveau des gènes de leurs anticorps, suggérant qu'elles ont une grande "expérience" des antigènes et qu'elles subissent une adaptation et une stimulation chronique à l'intérieur du système nerveux central. Elles semblent se diriger activement vers le cerveau et y rester sur-sollicitées malgré le traitement.
Cette étude a révélé que ces altérations moléculaires des cellules B, spécifiques au système nerveux central, sont associées à de moins bonnes performances neurocognitives dans les domaines de la vitesse de traitement et des fonctions exécutives chez ces personnes vivant avec le VIH, ce qui la classe parmi les premières études à avoir lié les altérations moléculaires des cellules individuelles au résultat clinique.
Perspectives pour les personnes vivant avec le VIH
Ces observations démontrent que même après plusieurs années de thérapie antirétrovirale efficace, le VIH laisse une empreinte immunitaire dérégulée dans le système nerveux central, allant au-delà des cellules classiquement décrites (cellules microgliales et cellules T). En identifiant les cellules B comme des contributrices clés aux dysfonctionnements neuro-immunitaires liés au VIH, cette recherche ouvre la voie à une meilleure compréhension du déclin cognitif. À long terme, l'identification des antigènes précis qui attirent et épuisent ces cellules dans le cerveau pourrait offrir de nouvelles cibles diagnostiques et thérapeutiques pour protéger durablement les fonctions neurologiques et cognitives des personnes vivant avec le VIH.
Lire l'article publié dans Science Advances: "Central nervous system B cell multiomics reveals a legacy of immune dysregulation in long-term treated HIV infection"
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